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L’art de GILLES TERNIER par l'artiste plasticien Louis Viel - 3 août 2022


Passionné par l’art contemporain et la médiation, j’ai rencontré Gilles à plusieurs reprises dans son atelier. Je vous propose de partager quelques « images » de ces moments.


Au début du 20ème siècle lorsque l’artiste Marcel Duchamp expose un objet du commerce, il déclare faire un geste artistique. L’artiste contemporain Richard Serra va donner des formes à des tôles d’acier patinable afin de créer un espace immersif à expérimenter.

Mais quelle est la création de Gilles ?


Gilles prend une banale tôle laminée et va la transformer en œuvre d’art en important divers matériaux qui dans un dialogue des matières vont vivre en harmonie avec des formes où l’artiste fait émerger de la rouille – maitrisée – qui signe l’ensemble de ses pièces. Hormis la peinture acrylique, pratiquement rien de synthétique, des matières pauvres, expérimentées à qui le geste redonne vie, des matières issues de la terre comme le sable ou le blanc de Meudon ; Cette terre qui le renvoie à son enfance, et aussi l’encre de Chine, ce noir de fumée qui fait penser à l’écriture, à la calligraphie autre passion de Gilles.

Gilles travaille la matière du support métallique par « attaque » – son propre terme – pour transformer des zones du métal en rouille, faire vivre la matière avant de la figer lorsque l’acide a révélé le beau. Il nous parle ainsi du temps. Est-ce dans le sens d’une purification du métal comme les alchimistes du moyen âge ? ou bien pour nous alerter sur le pouvoir des humains à maitriser la nature comme le pensait Descartes aux prémices de l’ère industrielle ou encore pour nous renvoyer à ces manipulations issues des technosciences aboutissant à des engins destructeurs, Gilles y faisant allusion par cette esquisse du « champignon nucléaire » dans un de ses tableaux. Ou bien, est-ce contempler ce moment de vie intense ou les atomes du métal font naitre des formes délicates. Ou est-ce aussi se rappeler, à l’instar du « Bac rouillé » de l’artiste Sarkis que la rouille porte la mémoire du passé, peut-être celui de l’enfance rurale de Gilles où ces machines agricoles du moment – oubliées – se détruisent par la rouille et apparaissent comme une ruine chargée de sa propre histoire.


Gilles orchestre un dialogue des matières et fait parfois appel à l’imprévisible en interrogeant le hasard pour bénéficier de son pouvoir à faire émerger des formes inconnues. Quant au temps de mise en œuvre, il est précieux ! tout en libérant l’intuition, n’est-il pas nécessaire au mûrissement de la pensée qui a donné naissance au projet ? Léonard de Vinci disait bien que l’art est « una cosa mentale », idée qui a par ailleurs fasciné les artistes jusqu’à nos jours. Enfin, pour Gilles, équilibrer un tableau c’est aussi mettre en volume les matières convoquées afin qu’elles captent les vibrations jusqu’aux noirs, ces noirs épais, monochromes où coexistent l'ombre et la lumière, le mat et le brillant, peut-être aussi le lisse et le rugueux ; Des noirs qui nous invitent jusqu’au rêve de « l’outrenoir » de Pierre Soulages, ce noir où la couleur change lorsqu’on se déplace devant le tableau.

Dans leur horizontalité, comme esquissés par taches doucement étales, confuses ou explosives, les paysages de Gilles suggèrent les éléments naturels, telle cette brume légère, blanche, posée sur un monticule et qui pourrait assurer cette union Terre-Ciel, si précieuse pour certaines civilisations. Mais, ici, pas de végétation – même si parfois se cache un tachisme végétal résilient –, pas de présence humaine, seule une vie minérale ou maritime avec quelques rochers apparents, des trouées grises de métal pur comme un espace de fuite vers un autre monde. Point d’horizon non plus, quelques échappées bleutées mais des ciels lourds comme dans cette pièce où un immense nuage baudelairien repose sur un sol improbable, sol flottant sur du magma en cours de solidification. Nous aimons tous contempler les paysages, leurs beautés comme dans cette pièce où l’astre solaire s’impose en se cachant derrière un monticule incertain. Mais, peut-on comprendre les paysages de Gilles comme ce qui reste en nous lorsque nous quittons un paysage qui nous a touché. Sont-ils là pour nous apaiser, diminuer nos inquiétudes rapport à notre planète ? Cette planète que Gilles symbolise par ce disque de 2014 ou peut-être ces disques rouge feu.


Dans cette déclinaison colorée en triptyque, l’écriture est ici celle du combat entre l’eau et la roche décomposée en sable. Ailleurs, des rouleaux tempétueux rouille et noir sont la métaphore d’une période où la nature se déchaine, pour nous dire de porter un autre regard sur elle. C’est le cri de l’artiste. Cri manifesté aussi dans ces griffures rouges sur fond improbable noir goudron où la fermeté du geste dégage une colère, une détermination, une lutte. L’éminent Picasso disait bien « La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive contre l’ennemi ».


A l’instar d’Edvard Munch, des figures anthropomorphes émaillent l’ensemble des pièces, tel ce visage en apesanteur enfermé dans un œil cyclonique déformé. Sont-elles là pour nous rappeler les mythologies ou bien est-ce l’esprit des ancêtres qui veille sur nous. Ces êtres d’expérience et de sagesse qui avec bienveillance nous alertent sur nos agissements entre humains et vis à vis de la planète dont nous épuisons impunément les ressources offertes par sa nature.


In fine, les tableaux de Gilles fondent une œuvre riche, ouverte qui dépasse la contemplation même si les matières porteuses de formes nous y invitent par leur élégance. Cette série de tableaux s’inscrit dans l’art contemporain et le sens nous concerne, alerte, interroge. Par le langage métaphorique, la poésie, la beauté, l’émotion qu’elles suscitent, ces créations se donnent à notre imaginaire, à notre pensée au-delà même des limites du tableau.

A l’heure de l’anthropocène, cette œuvre manifeste-t-elle le combat de l’artiste, son cri étouffé, sa colère saine pour la planète ? C’est une invitation à nous interroger et à se tenir debout face à une terre en danger.

Le sculpteur Eduardo Chillida disait bien « Je ne représente pas, j’interroge. »

Louis Viel, Avezan, 3 août 2022

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